Ménage à trois en Ukraine, mais ce sont les Nationalistes qui portent la culotte! |
Les gars en question appartiennent pour la plupart à un groupe de jeunes militants d’extrême droite, Pravyi Sektor (Secteur droit), né de la mobilisation de l’EuroMaïdan et déterminé à assurer la sécurité du “village”, voire à recourir à la force pour atteindre leurs objectifs. Réunissant ukrainophones ou russophones de tous âges, ce mouvement se revendique nationaliste et apolitique. “On ne peut pas faire confiance aux politiciens pour régler cette crise”, indique, Iouriy, 34 ans, mobilisé depuis le début sur l’EuroMaïdan, qui s’estime comme une “fraîche recrue” de Pravyi Sektor.

Alors que les manifestations pro-européennes de Kiev basculent progressivement dans la violence, les médias commencent à évoquer la place prise par l’Extrême droite au sein des opposants au président Victor Ianoukovitch (http://www.slate.fr/monde/82625/extreme-droite-ukrainienne-kiev). Une Extrême droite représentée par le groupement Praviy Sektor, un mouvement créé dès le début des manifestations et qui, selon la BBC, a pris une part active dans les combats avec la police le 19 janvier. Ce qui montre bien, comme l'avaient expliqué Thomas Guénolé et Katerina Ryzhakova Proshin dans une tribune sur Slate.fr, qu'il faut refuser le manichéisme à propos de ce qui se passe sur la place Maïdan. La BBC décrit un groupe composé de jeunes gens, ukrainophones et russophones, sans quartier général, et qui regroupe, sans que cette alliance soit formalisée, d’autres mouvements d’extrême droite comme Trident (dont Praviy Sektor utilise le site Internet) ou Patriotes d’Ukraine. La colonne vertébrale du mouvement, à Kiev, serait composée de hooligans d’extrême droite russophone. Un mouvement très marqué à droite: même les nationalistes de Svoboda, qu’ils jugent trop libéraux et conformistes, ne leurs conviennent pas. Contrairement aux autres opposants, Praviy Sektor n’est pas plus en faveur de l’intégration européenne que de l’Union douanière avec la Russie. Il cherche à profiter des manifestations pour construire un nouvel Etat. Le Kyiv Post, un journal ukrainien en langue anglaise et de tendance pro-occidentale nous présente l’un des leaders de Praviy Sektor, Dmytro Yarosh, qui explique son succès par les résultats limités de l’opposition. Yarosh vient lui-même de l’est de l’Ukraine, une partie du pays acquise à Ianoukovitch et à son parti des Régions. Il a passé les 25 dernières années dans des groupes ultra-nationalistes, et raconte au Kyiv Post qu’il a «fait sa communion, donc maintenant je suis prêt à mourir. Je ne veux pas vraiment mourir –je vais bientôt avoir un petit-fils […]– mais si je dois mourir, je le ferai». Le but du Praviy Sektor est de pousser Ianoukovitch au départ, en lui promettant que ni lui ni sa famille ne seront victimes d’exactions, «pour éviter un bain de sang», explique Yarosh. L’émergence de ce mouvement montre la fragmentation de l’opposition ukrainienne, après deux mois d’affrontements avec les forces gouvernementales. Des dissensions notées par Volodymyr Ishchenko, un sociologue ukrainien, dans une tribune publiée par le Guardian, où il explique que «les objectifs des opposants sont passés d’un désir d’être associé à l’Europe au combat contre la police, après que le Parlement a mis en pièces la constitution et empilé les lois restreignant, entre autres, les libertés de réunion et d’expression». Ishchenko montre la façon dont le mouvement a neutralisé ses slogans, «Gloire à l’Ukraine! Gloire aux héros», afin de mieux dissimuler ses idées, «parfois ouvertement néo-nazies». Les manifestations de Kiev ont en tout cas versé dans la violence. Le mercredi 22 janvier, 5 personnes ont été tuées dans la capitale ukrainienne, et 300 blessées. Mais comme le note Ishchenko, des motifs d’espoir demeurent pour le maintien d’un mouvement non-violent. Lundi 20, «les étudiant de l’Université de Kiev Mohyla, une des meilleurs universités en Ukraine, ont décrété une grève illimitée contre les lois policières, dans le but de faire cesser les cours dans l’université et d’initier des grèves dans d’autres campus, et des grèves de travailleurs. C'est la méthode juive!». Une autre façon de faire tomber Ianoukovitch, une manière «radicale et efficace», mais qui reste «non-violente», on s'assoit et on ouvre ses Chakras.

Sur tout sujet, tout média est libre d’avoir une ligne éditoriale; tout gouvernement, une position au nom de son pays; et tout intellectuel engagé, toute ONG, tout citoyen du monde, une opinion (http://www.slate.fr/tribune/81479/ukraine-halte-manicheisme). Pour autant, cela ne justifie pas de devenir hystérique en se croyant enthousiaste. Cela ne justifie pas non plus de distinguer à l’emporte-pièces des «gentils» contre des «méchants», en montrant la finesse d'analyse d’un enfant de six ans. Non, les manifestations de la place Maïdan à Kiev ne sont pas de simples «mouvements citoyens spontanés». Il s’agit d’une convergence entre trois ingrédients: (1) Une stratégie étasunienne de renversement de régimes hostiles par des révolutions non-violentes. (2) L’existence de relais d’opinion acquis au réalignement de leur pays sur le modèle occidental. (3) L’existence d’un mécontentement socio-économique fort dans tout un pan de la population du pays. Le modus operandi est systématique: Organisation de manifestations de masse par des relais d’opinion. Mots d’ordre déclinant les droits de l’Homme sur la forme mais l’alignement sur l’Ouest quant au fond. Distribution de matériel de marketing politique aux manifestants (banderoles et autres affiches ont d’ailleurs une charte graphique très professionnelle). Paralysie de la capitale par les manifestations. Et partant, paralysie du régime, réduit à l’alternative entre la chute et la répression devant les caméras du monde. Cette méthode a été appliquée en Serbie avec la Révolution du Bulldozer en 2000, en Géorgie avec la Révolution des roses en 2003, en Ukraine déjà avec la Révolution orange de 2004 et au Kirghizistan avec la Révolution des tulipes en 2005. Des tentatives ont eu lieu, sans succès, en Moldavie en 2009 et en Russie en 2011. Oui, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch est à la tête d’une oligarchie corrompue, corruptrice et népotique. Par exemple, les actifs de la banque possédée par son propre fils, la Banque de développement ukrainienne (VBR), ont été multipliés par dix entre mars 2010 et juillet 2012. En revanche, non, ce n’est pas particulier au clan Ianoukovitch. Par exemple, Ioulia Tymochenko, célèbre égérie de la Révolution orange de 2004, fait partie elle aussi des «oligarques» ukrainiens des années 1990.

Au tournant des années 2000, donc avant la Révolution orange, elle fut mise en cause pour des délits financiers lourds remontant aux années 1990. Il était question de fraudes et de détournements de fonds en tant que dirigeante, à l’époque, de l’entreprise de distribution de gaz Systèmes énergétiques unis d'Ukraine: 121 millions d’euros de dissimulation de revenus et 4 millions d’euros d’évasion fiscale, notamment. Plus largement, l’essentiel des élites politico-économiques de l’Ukraine a participé dans les années 1990, comme dans la Russie des oligarques des années Eltsine, à une grande vague de privatisations mêlant clientélisme, affairisme, népotisme et pratiques mafieuses politico-financières. Non, les manifestants ukrainiens ne manifestent pas pour la signature de l’accord de d’association avec l’Union européenne. Le sondage réalisé par l’Institut Gorshenin le 2 décembre parmi les manifestants eux-mêmes est très éclairant. 56% manifestent pour la démission du président Viktor Ianoukovitch, 18% pour avoir «une vie décente dans un pays normal» et 28% seulement spécifiquement pour la signature de cet accord. En d’autres termes, plus des trois quarts des manifestants rejettent en fait, et en vrac, la politique du président, la situation sociale qui se dégrade, la corruption et le racket qui se propagent, l’arbitraire des fonctionnaires et de la police. Non, ce n’est pas le combat du peuple unanime contre un président dictatorial. Ce n’est pas non plus un combat de la Liberté contre l’Oppression, ou du Bien contre le Mal. Plus simplement, c’est une confrontation entre des orientations politiques et géopolitiques incompatibles, et de force équivalente. Selon un sondage du Centre Razoumkov (pro-opposition) d’avril 2013, 42% des Ukrainiens veulent adhérer à l’Union européenne et 33% à l’Union douanière avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan. Selon un autre sondage réalisé par Research&Branding Group (pro-gouvernement) de décembre 2013, 46% sont pour l’Union européenne et 36% pour l’Union douanière. Dans le même sondage, 49% des Ukraniens soutiennent le mouvement «EuroMaïdan», 45% non. La plupart des sondages mettent également en évidence une divergence historique: l’ouest du pays est pro-européen, l’est est pro-russe. Non, il n’y a pas d’un côté des Ukrainiens de l’ouest qui seraient ouverts, démocrates, modernes, et pro-européens; et de l’autre, des Ukrainiens de l’est qui seraient bornés, partisans d’un régime autoritaire à la biélorusse, conservateurs et pro-russes. Si l’on considère l’accord d’association Europe-Ukraine, et a fortiori l’éventuelle adhésion à l’Europe, alors, les populations de l’ouest et de l’est ont en réalité les opinions de leurs propres intérêts individuels socio-économiques. L’ouest de l’Ukraine, c’est avant tout une économie tertiaire, de services. Cette population employable a donc tout à gagner dans l’ouverture à l’Europe. L’est de l’Ukraine, c'est avant tout le secteur secondaire, c’est-à-dire l’industrie. En termes de compétitivité, cette population employable est assurée de connaître d’emblée des vagues de fermeture d’usines, d’où un bond du chômage. Ensuite, à moyen terme, c’est-à-dire au bout de plusieurs années, des emplois peuvent être recréés grâce à des délocalisations d’usines en provenance de grandes entreprises européennes ce n’est cependant pas garanti et, entre-temps, le bond du chômage par vagues de fermetures, lui, est assuré. En d’autres termes, si l’on simplifie en deux grands ensembles sociologiques de même taille, le rapprochement avec l’Europe profiterait à «l’Ukraine d’en haut» cependant que «l’Ukraine d’en bas» en pâtirait. Non, il n’y a pas d’un côté la méchante Russie qui veut écraser l’Ukraine sous sa botte, et de l’autre côté la gentille Europe et la gentille Otan qui ne songent qu’à défendre la liberté des Ukrainiens. Plus simplement, il y a une confrontation d’intérêts géopolitiques incompatibles entre une grande alliance —le bloc occidental— et une grande puissance, la Russie. À cet égard, l’activisme médiatique de divers «ambassadeurs de la démocratie» autoproclamés, tels la sous-secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland, qui donne du pain aux manifestants, ne doit pas faire illusion. D’un côté, les Etats-Unis et leurs alliés européens conduisent une politique d’expansion à l’est. Cela explique la vague d’adhésions à l'Otan et l'UE des anciens satellites russes d'Europe centrale, à marche forcée et en dépit de carences institutionnelles pour digérer ladite vague: Etats baltes, Pologne, Tchéquie, etc. De l’autre, la Russie, après avoir assimilé le bouleversement complet de son système politico-économique pour cause de chute de l’URSS, entreprend de reconstituer un bloc eurasien à sa main: CEI, OTSC, Union économique eurasiatique, le tout afin de rétablir une unité géopolitique avec son «étranger proche». Ainsi la crise ukrainienne est, finalement, trois choses à la fois. C’est un nouvel épisode du rejet d’élites politico-économiques profondément corrompues et népotiques, toutes étiquettes confondues. C’est une profonde fracture entre les Ukrainiens de l’ouest, occidentalisés, à économie de services, dont l’intérêt socioéconomique est l’adhésion à l’Europe; et les Ukrainiens de l’est, russifiés, à économie industrielle, qui feraient les frais de cette adhésion. C’est une grande partie d’échecs géopolitique entre le bloc occidental et le bloc russe. Ce que ce n’est pas en revanche, c’est une supposée confrontation entre des gentils et des méchants. De fait, si les uns et les autres sont libres de s’engager pour leurs intérêts ou leurs convictions, en revanche, il n’est pas indispensable, en s’adressant aux opinions publiques européennes, d’insulter leur intelligence. «Allez Valls, viens donc essayer de gazer la poussette! Et n'oublie pas ta garde rapprochée des femens, on te fera un prix de gros!»
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